La nécessité de nouveaux partenariats pour le renforcement de l'agrofinance, ainsi que de nouvelles opportunités

La conférence porte son attention sur l'utilisation stratégique de fonds financiers et philanthropiques internationaux et nationaux de développement visant à mobiliser des flux de capitaux privés dans les chaînes de valeur agricoles incluant de petits exploitants dans les pays en développement.

 

Les petites exploitations agricoles dans les pays en développement sont particulièrement sous-financées.

Moins d'un quart des besoins de financement des petits agriculteurs dans les pays en développement sont satisfaits, ce qui correspond à un déficit de financement annuel de plus de 150 milliards USD. Environ 88 millions de petits exploitants agricoles (environ un tiers de tous les petits exploitants) qui sont actifs dans des chaînes de valeur libres font face à des besoins de financement non satisfaits (84 milliards USD). Ces agriculteurs sont capables de produire, de manière fiable, des excédents et de les vendre sur le marché. Les petits agriculteurs qui opèrent dans des chaînes de valeur non libres (environ 7 % de tous les petits exploitants) produisent essentiellement des cultures commerciales et ont souvent des relations contractuelles avec des acheteurs, au travers desquelles ils reçoivent des intrants et des crédits. Pas moins de 40 % de leurs besoins de financement à court terme sont satisfaits par leurs partenaires de la chaîne de valeur, et 12 autres pour cent par des prêteurs commerciaux. Pourtant, en marge de la moitié de leurs besoins de financement à court terme, la quasi-totalité de leurs besoins de financement à long terme restent insatisfaits à concurrence 52 milliards USD. Vu sous un autre angle, la majeure partie des besoins de financement (jusqu'à 90 %) se situe dans les marchés locaux qui négocient des cultures comme le blé, le maïs et le manioc.

Au rythme actuel, ce déficit de financement subsistera en grande partie au cours des prochaines décennies.

En fait, si une partie importante des 161 millions de petits exploitants qui dépendent actuellement, en grande partie, de l'agriculture de subsistance commence à produire pour le marché commercial (que ce soit pour répondre à la demande nationale, régionale ou mondiale), leurs besoins de financement accrus absorberont entièrement toutes les augmentations de financement agricole. Le déficit de financement ne résulte pas de l'incapacité des agriculteurs à utiliser, de manière rentable, l'argent dont ils ont besoin : beaucoup d'études montrent qu'avec un financement supplémentaire, les agriculteurs peuvent améliorer leurs revenus au-delà des coûts de ce financement. L'Afrique, en particulier, présente un déficit de rendement élevé, c'est-à-dire une large marge pour porter la productivité aux niveaux mondiaux par des investissements relativement faibles dans les intrants et l'amélioration des pratiques agricoles. Or, le déficit est lié aux risques que les financiers privés perçoivent dans le crédit agricole.

Le financement public est actuellement la principale source de prêts bancaires pour les petits exploitants.

Le total des prêts aux petits agriculteurs s'élève à 56 milliards USD, dont 25 milliards USD proviennent d'institutions financières informelles/communautaires et 17 milliards USD d'acteurs de la chaîne de valeur (qui, à leur tour, financent leurs prêts, pour une part avec leur capital, pour une autre part, en empruntant à des banques publiques et, pour une dernière part, sur le marché privé, soit sous la forme d'obligations, soit de prêts). Les prêts consentis par les institutions financières formelles ne représentent que 14 milliards USD, avec environ 9 milliards USD provenant de banques d'État, 3 milliards USD d'institutions de microfinancement (IMF), 1 milliard USD de banques commerciales (principalement par le biais de la chaîne de valeur et le crédit-stockage), 350 millions USD de prêteurs sociaux et d'organisations non gouvernementales pour un montant inférieur.

Cela signifie que les organisations responsables du financement public (agences internationales, gouvernements, fondations) atteignent, en moyenne, un effet de levier proche de zéro.

Quand il s'agit de prêts bancaires, en moyenne, chaque dollar de financement public ne débloque, même dans l'hypothèse la plus optimiste (c'est-à-dire celle où les financiers privés n'auraient pas financé du tout l'agriculture s'il ne s'était pas agi de soutenir le financement public), que 10 cents de financement privé. Il est plus probable que les banques commerciales auraient fourni, de toute façon, le petit crédit agricole qu'ils ont accordé, et, en termes nets, le financement public peut même avoir déplacé le financement commercial (par exemple, parce que des taux subventionnés ne permettent pas aux banques d'être compétitives). Nous n'avons pas davantage d'indications que le financement public actuel incite, de manière significative, les entreprises de la chaîne de valeur à financer les petits exploitants.

Une utilisation plus efficace du financement public peut être la clé qui permettrait de combler le déficit de financement.

Alors que le financement public fournit désormais une part importante du secteur formel du crédit bancaire agricole, sa croissance est limitée. Dans la situation actuelle, la croissance du financement par le secteur privé est insuffisante pour répondre à la demande croissante de financement émanant des agriculteurs. Cela signifie que si l'on veut s'attaquer sérieusement au problème du sous-financement des petits exploitants, il faut modifier les tendances. Bien que cela nécessite une action sur plusieurs fronts, une occasion majeure d'accélérer considérablement la croissance du financement agricole réside dans une utilisation plus efficace du financement public - en particulier, en le transformant en moyen efficace de susciter des financements du secteur privé. Il devrait se concentrer, plus précisément, sur la gestion des risques.

Dans le domaine plus large du financement du développement, une grande attention a été récemment accordée aux possibilités d'utiliser le financement public pour mobiliser d'autres financements.

L'idée que le financement public, plutôt que d'être utilisé pour financer la totalité d'un projet ou d'une transaction, peut être utilisé plus efficacement pour débloquer des financements par le secteur privé - exerçant ainsi un effet de levier - n'est pas nouvelle. Dans le domaine des infrastructures, le concept (souvent sous le couvert de partenariats public-privé) a été activement développé à partir des années 1990. Sous le nouveau vocable de mixité, il a reçu un coup de pouce, au cours des dernières années, avec les travaux de la « ReDesigning Development Finance Initiative » (RDFI), réalisés conjointement par l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et le Forum économique mondial, qui ont favorisé le financement mixte dans le cadre d'une coopération public-privé pour « catalyser les capitaux nationaux et étrangers à beaucoup plus grande échelle en atténuant les risques qui empêchent les investisseurs de saisir des occasions de réaliser des investissements, pourtant intéressants, dans le domaine des infrastructures et de l'industrie ». La RDFI a décidé de faire de 2016 l'année au cours de laquelle « l'activité et les possibilités de financement mixte seront opérationnalisées ».

Tout type de financement public peut être structuré de façon à exercer un effet de levier - que ce soit au départ d'organisations internationales, de gouvernements ou de fondations, et, pour le financement agricole, il est logique de couvrir l'ensemble de ces sources de financement public.

La RDFI définit le financement mixte comme « l'utilisation stratégique du financement du développement et des fonds philanthropiques pour orienter des capitaux privés vers les marchés émergents et frontières, pour produire des résultats positifs pour les investisseurs et les communautés ». Le financement mixte vise à exercer un effet de levier, tout en permettant à des partenaires financiers du secteur privé d'obtenir des rendements raisonnables. C'est la définition adoptée dans cette note conceptuelle, mais assortie d'une condition importante. La RDFI se limite au financement du développement provenant d'ailleurs que des pays cibles des investisseurs (par exemple, la RDFI vise les institutions internationales et bilatérales de financement du développement, les IFD, ainsi que les fondations privées). Dans cette note conceptuelle, le financement du développement comprend également le financement concessionnel apporté par les gouvernements nationaux dans leurs pays, par exemple au travers de dispositifs des banques centrales. En outre, dans cette note conceptuelle, le financement mixte couvre à la fois le financement de fonds de roulement/commercial, car, du point de vue des agriculteurs et des autres acteurs de la chaîne de valeur, les deux sont complémentaires, et la logique de la mixité peut être également appliquée à l'un et à l'autre.

Le financement mixte dans le secteur agricole mérite d'avoir son propre débat.

La plupart des sujets abordés dans le cadre du financement mixte concernaient les soins de santé, les services financiers et les infrastructures, conformément aux principales activités financées de cette manière. Dans son étude de 2015, l'OCDE/le FEM a constaté que, parmi les répondants, 4,7 % seulement des financements mixtes avaient été consacrés à l'alimentation et à l'agriculture. Compte tenu des remarques formulées précédemment sur le rôle du financement public pour le financement des petits exploitants (et aussi, le nouvel intérêt de l'Union européenne pour le financement mixte de l'agriculture, au travers de son initiative AgriFI), il est logique de mener un débat spécifique sur les modalités d'utilisation des outils de mixité pour exercer un effet de levier sur le financement privé de l'agriculture. Ce débat devrait tirer des enseignements d'autres secteurs et associer non seulement des financiers publics internationaux, mais aussi des gouvernements de pays en développement, ainsi que des entités capables de parcourir la distance entre les financiers internationaux, d'une part, et les agriculteurs, d'autre part. Les organismes les mieux placés sont les banques commerciales des pays en développement, les acteurs de la chaîne de valeur et les ONG actives dans le développement de la chaîne de valeur agricole.